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3 liens utiles vers des ressources systémiques :
• Le Village Systémique

• Réseau Intelligence de la Complexité (MCX-APC)

• La Systemic Attitude (systemique.com), partage d'autres documents pour les organisations et le management.

Voici le texte d'une présentation que j'ai faite il y a quelques jours.

La vision systémique a été utilisée pour synthétiser les informations, créer un fil conducteur et prendre quelques dispositions en termes de communication car, lorsque l'on aborde, de manière frontale, des mythes aussi ancrés dans notre culture, et aux enjeux aussi phénoménaux que le sont les conséquences économiques, sociales et environnementales de ces mythes, les réactions émotionnelles viennent rapidement effacer les débats.

Je ne m'attendais pas à ce que les réactions soient aussi constructives. Une seule personne s'est engouffrée dans la stratégie (souvent inconsciente, parfois très calculée) qui consiste à balayer d'un revers de main des informations engageantes, des faits et de la logique, plutôt que de les digérer.

Les échanges et votre expérience seront les bienvenues sur le thème abordé, évidemment, chemin faisant.

Bon cheminement et à bientôt.

Luc

Article-Mythes-Economiques-Luc-Rambaldi.pdf

 

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Quelques mythes économiques

 

Hier encore, je tombais sur un manifeste de 70 pages, signé par 700 économistes qui se disent littéralement atterrés par les décisions économiques prises au niveau européen depuis la crise de 2008. On sait quelles politiques ne marchent pas, mais on y va quand même.

 

C’est que l’économie est un domaine hautement idéologique. Et puis, une simple décision logique et raisonnable prise par quelques représentants politiques ou institutionnels courageux pourrait coûter des centaines de milliards d’€ à quelques multinationales, ce qui les rend plus chatouilleuses et agressives que jamais en ce moment.

 

Cet article s’intitule : «Quelques mythes économiques». «Quelques», parce qu’ils sont si nombreux et parfois si complexes que les aborder tous sérieusement en moins d’une heure serait un doux rêve. Qu’ils ont de telles répercussions dans nos vies et nos repères quotidiens que les prendre tous de front serait nous assurer quelques nuits blanches. «Mythes», parce que les idées reçues en matière d’économie sont nombreuses et tenaces, et que les bouger est un sport de longue haleine digne d’un art martial chinois. Quoique les choses s’accélèrent aujourd’hui un peu partout dans le monde. «Mythes» aussi, parce que l’économie est également, soyons-en assurés au regard des enjeux financiers et de pouvoir qui en dépendent, un vaste terrain de mystifications très bien entretenues. Pourvu que les consommateurs et les citoyens ne s’y intéressent pas trop, ce qui risquerait d’échauffer nos sociétés au moins autant que les populations du Magreb sont échauffées depuis quelques mois. Mais, les informations les plus intéressantes en la matière arrivent enfin en grande quantité et en grande qualité sur la place publique, avec un coup d’accélérateur depuis l’automne 2008, alors il est plus que jamais temps de nous y intéresser. «Economiques» enfin, parce que voilà bien l’une des dimensions de notre société où se concentrent aujourd’hui presque tous les pouvoirs, une arène où se jouent presque tous les évènements majeurs de nos sociétés humaines, et, disons-le, un grand casino qui va inspirer bien des scénarios, dignes des superproductions américaines, dans les temps qui viennent. C’est même déjà commencé.

 

Je n’ai pas découvert moi-même ce qui est présenté ici. D’autres l’ont déjà fait. Pour renverser des mythes souvent gravés dans le marbre, ces esprits éclairés, ces chercheurs de vérité, utilisent 2 choses :

  1. Leur point d’appui : des faits,
  2. Et leur levier : de la logique.

 

Je n’ai pas grand espoir que cela nous suffise, sur le champ, à balayer les idées reçues, car les mythes suivent des logiques que la logique ignore. Et, la plupart du temps, ils n’ont que faire des faits. Faits et logique sont de bien frêles outils, parce que dans des domaines très idéologiques, un simple revers de main dans une conversation suffit souvent à les balayer. Mais allons-y néanmoins.

Ici, nous n’aborderons pas d’autres usages, plus constructifs, plus poétiques, du terme «mythe». Vous pourrez aussi me pardonner quelques raccourcis et généralisations qui ne reflètent pas complètement le fond de ma pensée mais qui répondent aux nécessités d’un exposé relativement court au regard du chantier dont il est question. Mais l’ensemble des idées reste solidement étayé. Les sources sont nombreuses, diverses, et proviennent souvent de gens placés au premier plan en matière d’économie : rapports bancaires, anciens hauts responsables d’institutions comme la Banque Mondiale, brillants économistes et scientifiques, du CNRS et d’ailleurs, cadres supérieurs dans des multinationales, ... aux premières loges, vous dis-je. Je n’énumèrerai pas les sources ici, ou très peu, parce que ce serait soporifique et que je temps est compté, mais j’en rassemblerai quelques-unes pour celles et ceux qui voudront y accéder ultérieurement.

 

Cette présentation est essentiellement à charge contre quelques mythes que nous ferions bien de faire tomber très vite. En préalable, je voudrais toutefois commencer par dire ma gratitude envers ce que les humains ont réussi à inventer, au fil de leur courte histoire, pour favoriser les échanges entre eux et organiser leurs sociétés : j’ai nommé l’économie. J’en discutais récemment avec une amie haut placée dans une société très connue de «banque-assurance». Elle était d’accord sur le fond de ce que je vous présente ici, mais elle a toutefois tenu à me rappeler ceci :

  1. Le système bancaire dont nous allons parler bientôt a permis de financer des projets déterminants il y a quelques siècles, comme de grandes expéditions d’exploration autour du monde. Bon, il est vrai que c’était pour mieux s’enrichir et que l’homme du petit peuple n’allait pas forcément en bénéficier avant plusieurs générations ; il est vrai aussi que c’était bien pratique politiquement pour aller coloniser et exploiter de nouveaux tiroirs-caisses (pardon pour mon manque de poésie, mais l’attitude des conquistadors a rarement pêché par excès de finesse). Il est vrai enfin qu’à proprement parler, l’argent des banques d’alors n’a pas du tout créé la richesse : le bois des bateaux, la main d’œuvre, la science des navigateurs. Mais admettons que cet argent a permis de rassembler tout cela autour de projets fédérateurs, donc que l’économie y a bien rempli sa mission d’organiser les sociétés humaines et les échanges.
  2. Remercions aussi l’économie d’avoir permis a quelques sociétés comme la nôtre, certes minoritaires sur la planète et pour une période courte (nous y reviendrons), de lever un peu le nez des préoccupations de base : comme manger et s’abriter. Avec elle, nous avons repoussé les horizons du développement humain un peu plus loin : l’éducation, la culture, l’innovation. Par exemple, après la seconde guerre mondiale, nos populations occidentales ont pu rapidement nourrir leurs besoins premiers, nous extrayant ainsi, plus que jamais dans l’histoire, des contingences avec lesquelles nos frères animaux doivent encore composer presque chaque minute de leur existence.

 

Ceci étant dit, revenons à nos mythes. Car, s’il y a aujourd’hui un domaine dans lequel l’économie est généreuse, un seul, c’est bien dans celui-là : nous fournir de beaux mythes.

 

Commençons par un mythe simple. Un mythe partagé par tous les bords politiques, quoiqu’à des fins différentes, et c’est amusant de remarquer la complicité de la droite et de la gauche sur ce point : le mythe du patron. «Il était une fois une société stable et éternelle au sein de laquelle les rôles se répartissaient ainsi : d’un côté les méchants patrons qui exploitaient, de l’autre côté, des masses de gentils salariés courageux et vertueux, dans le seul but d’extraire toujours plus d’argent sur leur dos». Maintenant, je vais la raconter depuis l’autre face de la même pièce politique : «Il était une fois de courageux patrons qui entreprenaient, contre vents et marées, pour le progrès et pour la liberté de choisir sa vie, malgré l’ignorance et la résistance au changement de populations ingrates, aveugles aux vrais enjeux du monde». Dans ces 2 histoires, il y a le patron, tantôt héros, tantôt méchant, mais toujours une pièce maîtresse dans l’économie. Eh bien c’est faux. Ce patron n’est qu’une théorie abstraite. Il y a un gouffre entre le petit entrepreneur local et le patron de multinationale. Entre le créateur d’activité et le gestionnaire de très grands groupes. Et beaucoup de nuances entre les 2, certains petits entrepreneurs pouvant, par exemple, réussir bien au-delà de leurs espérances. On emploie un mot («patron») et on s’acharne sur lui comme sur un épouvantail ou une rock-star, comme si c’était une réalité, alors que ce n’est qu’une chimère. Ce patron n’existe pas.

Dans les faits, les petits entrepreneurs, les créateurs de PME, sont le plus souvent ceux qui créent des activités et des emplois. Ils organisent des productions de biens et, parfois, des innovations. Ce sont eux qui prennent les décisions de terrain qui stimulent vraiment l’économie. Et souvent, ils tiennent à leur petite entreprise, ils ont pris bien des risques pour elle, et lui sont souvent identifiés au point d’y jouer leur santé et leur famille. Ils disent souvent, sans y prêter attention, «mon bébé» lorsqu’ils parlent de cette entreprise qu’ils ont mise sur pied ou déployée. Ces entrepreneurs-là n’ont pas forcément toutes les qualités humaines, pas plus que leurs salariés d’ailleurs. Mais au moindre défaut, au lieu de le reprocher à l’homme ou à la femme (en tant que tel(le)), on le reproche au «patron», car il est plus facile de donner du sens à son comportement lorsqu’on peut le ranger dans une case toute prête, même si elle est idiote.

Dans une tout autre réalité, il y a les gestionnaires de grands groupes. Changement de décor. Le patron-gestionnaire n’est pas là parce qu’il aurait créé quoi que ce soit. La plupart du temps, il est là parce qu’il sort d’un parcours prestigieux. Lui-même est pris entre des jeux de pouvoir internes et à l’échelle mondiale, des appétits insatiables d’actionnaires à courte vue, et un parcours social imposant un train de vie loin des réalités quotidiennes des 99 % restants de l’humanité. Pour trancher parmi ces enjeux, son couperet s’appelle «rentabilité». Il gère les bénéfices pouvant être extraits des activités des autres. Et aujourd’hui, en ce début du XXIe siècle, les autres, sur l’activité desquels il a souvent droit de vie ou de mort, ce sont certes les salariés, ça, on l’a compris, mais aussi... les petits et moyens entrepreneurs. Voilà de quoi surprendre bien des gens qui se pensent de gauche et alerter bien des gens qui se pensent de droite. Le monde n’est pas divisé en 2 là où l’on croyait : aujourd’hui, salariés et PME sont dans le même bateau. Et à chaque fois que l’on monte les uns contre les autres, on se tire une balle dans le pied, parce que que le vrai jeu, dont souffrent les premiers comme les seconds, se décide ailleurs. Car salariés et PME sont de plus en plus souvent des sous-traitants et des exécutants de multinationales puissantes, assises sur des secteurs-clés. Des secteurs qui prennent le pouvoir, par rachats, fusions, lobbying, prises de participations, donneurs d’ordres et normalisations, sur l’ensemble des secteurs économiques et, progressivement, sociaux. C’est ainsi. C’est un fait économique. Beaucoup de hauts décideurs ne s’en cachent pas, même si l’on ne présente JAMAIS l’ensemble du paysage en même temps, jamais une vison globale, mais par petites touches éparses, politiquement et socialement correctes, jusque dans les écoles où l’on forme les futurs managers, et dans les magazines économiques.

 

Un petit exemple, tiré de l’histoire réelle et actuelle d’une vallée des Alpes, connue pour son industrie au service du secteur automobile. L’histoire de cette vallée est particulière, mais elle n’est qu’une illustration, parmi d’innombrables autres, d’un mouvement global. Il y a là des dirigeants de PME. Oui, ils gagnent bien leur vie, bien mieux que leurs parents qui avaient créé l’entreprise avant eux. Oui, ils défiscalisent à tour de bras et vont rouler les mécaniques dans les pays de l’Est où ils vont implanter des usines moins chères à faire tourner qu’en France, au grand damn de leurs premiers salariés locaux et de la vie économique et sociale alpine. Mais ils subissent une pression effroyable. La grande industrie, par le biais de ses acheteurs, leur fait un chantage permanent pour casser les prix. Si ces PME ne délocalisent pas, elles perdent leur seul énorme client, le constructeur automobile. Alors, elles vont en Chine, comme tout le monde ; et le petit entrepreneur s’invente des histoires simplistes pour donner le change au moment où il se surprend à ignorer tout des conditions de travail et de vie de ses salariés chinois. Et puis, il faut bien les faire travailler, ces chinois, non ? Voilà bien le mythe tarte-à-la-crème le plus en vogue lorsque l’on parle de délocalisations. C’est à se demander comment ces idiotes de populations locales ont fait pour exister et survivre sans nous, les colons occidentaux, pendant des dizaines de milliers d’années ! L’idée que nous ayons d’abord tout désorganisé pour ensuite mieux vampiriser les ressources locales (y compris, pardonnez-moi de le relever, ce que l’on appelle avec froideur «les ressources humaines») n’effleure pas grand monde, bien que ce soit les faits et que cette histoire trouve encore des exemples nouveaux ou récents un peu partout dans le monde. Non, ce n’est pas pour les chinois que nous allons en Chine : c’est un mythe, pour ceux qui le croient de bonne foi, mais c’est aussi un très vilain mensonge pour ceux qui sont vraiment de la partie. Et croyez-moi, j’en ai vu et côtoyés.

 

Nous allons voir bientôt ensemble comment ces petits entrepreneurs se font manger tout crus par les stratégies des grands groupes dont ils n’ont pas compris grand chose. Mais pour cela, faisons un petit détour pour écorcher 2 mythes tenaces et qui ne tiennent pas : le grand mythe de l’impôt, et le mythe doré des gentils riches qui investissent et sans lesquels l’économie ne peut pas tourner.

 

«Impôt» est presque devenu un gros mot. Soyons clairs, lorsque j’ai cherché à entreprendre économiquement moi-même, et lorsque j’ai exercé comme profession libérale, j’ai pesté contre ces impôts que l’on me prélevait grassement avant même que j’aie pu mettre un steak dans mon assiette, et j’ai pesté contre ces institutionnels qui, eux, au moment où ils me réclamaient sans courtoisie aucune ces sommes d’argent, touchaient un salaire fixe et méprisaient mon travail. Alors je comprends aujourd’hui que bien des petits entrepreneurs pestent aussi et visent les charges et l’impôt comme étant un fléau. Je ne leur jette pas la pierre, mais je sais que je me trompais. Oui, il y a des abus, oui, il y a du gâchis, oui, les compétences peuvent manquer pour gérer, et avoir la charge de fonds publics que l’on n’a pas gagnés soi-même aiguise parfois bien des arrogances. Mais les mêmes attitudes se retrouvent sous d’autres formes ailleurs, ce n’est pas spécifique aux institutions. Et aujourd’hui, je préfère de très loin échanger courtoisement avec un fonctionnaire de l’URSSAF ou des Impôts qu’avec un représentant insaisissable d’un opérateur téléphonique multinational aux pratiques souvent malhonnêtes et parfois d’une rare violence.

 

Alors, si cela est possible, brisons le mythe de l’impôt.

Il y a impôt et impôt. Comme il y a patron et patron. Dans un régime féodal, l’impôt servait à entretenir le despotisme et des enjeux dont les populations avaient plus le privilège de subir les «dégâts collatéraux» que de toucher de quelconques bénéfices. Mais dans une démocratie, l’impôt que nous payons n’est pas perdu : c’est une mise en commun. Sans impôt, pas d’infrastructures. Pour pouvoir utiliser ma voiture, je devrais tracer moi-même 3 mètres de route devant ma porte et y couler un peu d’un goudron de ma fabrication hasardeuse, en espérant que mon voisin, à son tour, tracerait devant chez lui ses 3 mètres de route, et ainsi de suite. A moins d’avoir perdu toute notion du monde réel, on doit admettre que nous n’aurions jamais d’infrastructure routière ainsi. Pas d’impôt, pas de routes gratuites, pas de voies ferrées, donc pas de déplacements faciles, pas d’échanges entre régions, pas d’économie. Eh oui, l’impôt est un moteur économique, et non un frein. Pas d’impôt, pas de production d’énergie centralisée, donc pas de machine à laver ni de télévision au XXe siècle. Pas d’impôt, pas de réseau d’eau potable. Sans impôt, l’immense majorité d’entre nous pourrait mourir la bouche ouverte parce que nous n’aurions pas de système de santé public. Et pas de médecins non plus à mettre dans de belles cliniques privées, parce que nous n’aurions pas de science, la science étant l’un de nos joyaux de l’intelligence collective, financée depuis 1 siècle ou 2 avec nos impôts.

Pas d’impôt, pas de cohésion nationale : seuls ceux qui auraient pu s’approprier quelque chose auraient une chance de tirer leur épingle du jeu, très localement. Impossible de maintenir la tranquillité d’un pays, sa sécurité intérieure et extérieure, sans impôts. Mais à quoi bon réfléchir à tout cela, car nous n’apprendrions pas non plus à réfléchir, ni à développer des compétences pourtant si chères, paraît-il, aux industriels, car nous n’aurions pas de système éducatif, lui aussi basé sur des infrastructures et une longue, très longue capitalisation sur les savoirs.

Pas d’impôts, pas de décision publique, puisqu’il n’y aurait rien de public à décider, ni aucune infrastructure, aucune chose capable de relayer une quelconque décision.

En fait, un pays sans impôt, c’est, au choix, soit une anarchie et non un pays, soit une dictature. Le plus fort faisant selon son bon vouloir et, si par le plus grand des hasards il a pu en développer une, sa conscience. Cela ne veut pas dire, à l’inverse, qu’une dictature n’ait pas d’impôt ! Bien au contraire, elle ré-instaure des règles d’impôt dignes de ceux du Moyen-Age, et si ce n’est pas un impôt en argent, c’est un impôt en temps et en travail, ce en quoi le régime soviétique à montré à quel point de bonnes intentions théoriques pouvaient donner des monstres économiques, même sans capitalisme sauvage.

Ceux qui prônent à la fois la dérèglementation et l’allègement d’impôts ET l’ordre se tirent une balle dans le pied (ou, plus exactement, nous tirent une balle dans le pied, car c’est un mensonge délibéré à destination des populations) : c’est mécaniquement impossible, aucun système social ne peut jouer ces 2 règles contradictoires très longtemps, sans sombrer dans une crise de schizophrénie majeure.

L’impôt est donc un outil de démocratie. Doublement : il permet tout simplement à un pays  d’exister en tant que tel (ou un système plus large), et il maintient une cohésion sociale en reliant les gens, en leur donnant des moyens mutualisés et en répondant, autant que faire se peut, aux besoins premiers de la population, charge à elle d’innover pour inventer le reste.

Mais la plus grosse surprise sur l’impôt nous attend, nous y arrivons bientôt.

 

En attendant, le petit entrepreneur délocaliseur de notre exemple - qui peut avoir d’autres qualités humaines par ailleurs - peste haut et fort contre l’impôt et la règlementation. Il oublie que sans eux, le régime politique et social dans lequel il baigne n’aurait jamais donné à son père l’opportunité de créer sa petite entreprise. Mais le meilleur est qu’il ne paie pas d’impôt ! Son entreprise en paie bien moins que la moyenne, grâce à de judicieux investissements à l’étranger. Et lui, à titre personnel, se fait construire un hôtel sur une île tropicale touristique, un hôtel qui ne lui coûte rien, grâce à une niche fiscale : autrement dit, un mini paradis fiscal à la française. Les impôts pour maintenir solidairement l’unité et le fonctionnement de son pays, ce dont il profite, ce seront d’autres, parmi les classes moyennes, qui le paieront pour lui. Des gens qui, souvent, paient leur impôt sans faire de bruit et ne bénéficient pas des niches fiscales.

Mais ce qu’il défiscalise à son échelle n’est rien, une goutte d’eau, comparé aux pratiques des très gros bonnets de l’économie.

 

Nous voici face à un gros mythe bien-pensant, digne des meilleures conversations au Café du Commerce. Les gens très riches et les grosses fortunes seraient le poumon de la santé économique. Comme c’est mignon. N’y allons pas par 4 chemins : c’est faux, à tel point que des milliardaires américains, outrés, réclament à corps et à cris (sont-ils sincères ?) de leur remettre des impôts ! Les grosses fortunes délocalisent leur fortune. Les paradis fiscaux sont là pour ça aussi. Et c’est grâce à ces clients influents que ces paradis fiscaux ne se font pas balayer du jour au lendemain par des pays que l’on croit puissants, comme le nôtre.

 

Mais, pourrait-on dire, si les gros investisseurs n’investissent pas, comment peuvent tourner les entreprises ? Ce n’est pas si simple. Croyez-vous, vous, que les investisseurs mettent de l’argent quelque part pour être au chevet de l’économie ? Quelle illusion ! Parmi les cadres supérieurs internationaux des grandes entreprises parmi les plus influentes, on vous répète, droit dans les yeux et avec conviction, entre la poire et le fromage, le même refrain que dans les livres de vulgate managériale : «Comme tu le sais, le seul but d’une entreprise, c’est de gagner de l’argent». Voilà un autre mythe terriblement irresponsable, mais il est tellement chevillé à notre culture qu’une armée de réactions émotionnelles vient généralement interrompre toute discussion logique avant que la démonstration de l’idiotie de ce principe ait eu le temps d’être formulée. Soutenir des choses simplistes est immédiat ; développer une pensée construite prend du temps. Non, le seul but d’une entreprise n’est pas de gagner de l’argent, car, si c’était le cas, elle n’aurait mécaniquement pas d’environnement autour d’elle lui permettant d’exercer une quelconque activité.

Non : lorsque les investisseurs mettent de l’argent quelque part, c’est pour en récupérer plus, beaucoup plus. La dernière opération immobilière d’envergure par un investisseur privé, et dont un membre de l’équipe m’a parlé, dans un pays d’Amérique Latine, avec la bénédiction de l’Etat local, est à tomber par terre : l’argent pompé au pays à cette occasion est colossal. Mais inutile d’aller aussi loin. J’ai connu une multinationale informatique qui n’est venue s’installer près de Lyon que parce que les collectivités locales l’ont largement subventionnée pour le faire. Et une fois tout l’argent public récupéré, elle est partie, sans autre forme de procès.

Non, les investisseurs ne font pas tourner l’économie, au contraire, ils l’épuisent par la fuite de capitaux. Le «trou de la Sécurité Sociale» est l’un de ces mythes médiatiques qui ne tiennent pas lorsque l’on compare ses pauvres petits milliards investis pour un bien commun d’intérêt national, la santé, et dont les sommes dépensées reviennent tout de suite dans le circuit économique réel, donc ne sont perdues pour personne, aux milliers de milliards qui filent vers les paradis fiscaux et échappent, du même coup, à l’impôt.

 

Les investisseurs savent aussi ne faire qu’une bouchée des PME. Les petits entrepreneurs de mon exemple, comme bien d’autres, en font les frais. L’ironie est que leurs entreprises se font dévorer les unes après les autres par des «grands patrons» alors qu’ils prennent ces «grands patrons» en exemples, en modèles, en héros ! En général, épuisés psychologiquement par ce jeu de dupes dont ils ne comprennent ni les tenants, ni les aboutissants, ils finissent par céder aux sirènes des fonds de pensions et vendent. Je ne vais pas les plaindre : ils partent avec des sommes énormes en poche, parfois des dizaines de millions d’€, ce qui n’est pas le cas des salariés qu’ils laissent sur place. Mais l’histoire familiale qui faisait leur fierté et leur identité s’envole en fumée, et ils en souffrent.

 

Voici quelque chose qui va refroidir quelques ardeurs vis-à-vis des investisseurs. C’est un procédé bien rôdé, terriblement efficace. Un fonds de pension rachète la PME. Mais ses bénéficiaires veulent de la rentabilité, à court terme. Voici la recette des économies à court terme :

  1. Bloquez les salaires (quand le climat social explosera dans l’entreprise, ce sera trop tard) ;
  2. Bloquez les investissements : on ne change plus les machines, on n’augmente plus la production, on ne fait plus la maintenance.
  3. L’entreprise ne peut donc plus suivre la demande et ne peut plus évoluer. Elle ne peut plus innover non plus, ce qui pourtant lui maintenait la tête hors de l’eau lorsqu’il s’agissait de négocier avec les gros donneurs d’ordre de l’industrie automobile. Mais c’est le cadet des soucis du fonds de pension dont l’objectif est ailleurs.
  4. Tout l’argent qui était jusqu’alors investi dans la bonne marche de l’entreprise est détourné pour rémunérer les actionnaires. En biologie, on appelle cela du parasitisme, et c’en est, littéralement.
  5. La PME n’est plus compétitive, artificiellement. Le nouveau directeur industriel, placé là après le départ de l’entrepreneur, n’est qu’un fusible momentané qui a charge de gérer une entreprise qui devient ingérable. Lorsqu’il a pris tous les coups, fait toutes les maladresses et s’est fait ruiner, parfois, dans les médias, il peut se faire licencier, après beaucoup d’autres salariés, parce que les résultats ne sont pas bons. Il n’y est pour rien, mais c’est ainsi. Fin de l’Acte 1.
  6. Vidée de son jus, la PME est revendue par le fonds de pension qui s’est bien engraissé. A qui peut-il revendre cette entreprise malade ? A un autre fonds de pension. Cette fois, ce dernier ne débourse pas un sou. Pour acheter, il fait un emprunt. Et qui paie cet emprunt ? L’entreprise elle-même ! Elle s’endette elle-même pour se faire racheter par un fond de pension ! Par ce tour de passe-passe, celui-ci n’a donc rien déboursé, mais vient vider ce qui reste : quelques bénéfices, des moyens de production comme les machines, le carnet de clients, et tout ce qui peut encore être pris. Puis on ferme en finissant de mettre tout le monde à la porte. Fin de la pièce.

L’ancien entrepreneur, que les attaches familiales retiennent dans la région, peine à détourner les yeux au moment de la mise à mort de ce qu’il était jadis si fier que son père lui ait transmis à la sueur de son front. Bienvenue dans la mondialisation financière. Pas la mondialisation des échanges culturels et humains, mais celle du parasitisme financier.

 

Les exemples factuels sont légion.

On assied officiellement cette mondialisation financière sur un autre mythe que l’on apprend par cœur dans les écoles de commerce et ailleurs. Inutile de dire que ce mythe ne résiste pas plus que les autres aux faits et à la logique. Il s’agit de laisser les échanges économiques se faire grâce à «une concurrence libre et non faussée». Autrement dit, pour aider les pauvres multinationales qui tentent de faire le bien dans le monde malgré les populations, il faudrait se débarrasser des règlementations locales, et laisser faire les choses. Laisser faire quelles choses ? Un autre mythe complètement idiot prétend répondre à cette question : laissez faire ce que l’on appelle «la main invisible du marché». Cette main est censée réguler le grand marché mondial, alors autant tout transformer en produit à vendre : l’eau, le patrimoine génétique, la santé, et le reste. Or, j’aime autant vous dire que personne n’a jamais vu cette main (sauf à se prendre une claque économique dans la figure). Et, comme le font remarquer d’éminents économistes qui prennent un peu de recul : par quel genre de tour de magie la somme des cupidités individuelles déchaînées créerait-elle un système vertueux ? On nage complètement dans l’irrationnel. D’un point de vue systémique, la probabilité qu’une telle vertu émerge de la somme de comportements économiques agressifs et primaires est minuscule. Par contre, ce qui est en train d’émerger, c’est bien un début de régulation, mais c’est une main visible cette fois, et c’est celle des consommateurs, des populations civiles et de leurs innovations locales qui mettent du sable dans les rouages. Et parfois aussi l’intervention des Etats, car c’est leur rôle et que la souveraineté des Etats est ni plus ni moins en jeu.

Et c’est ce contre quoi les multinationales sont parties en guerre : elles travaillent d’arrache-pied, en ce moment-même, à faire sauter toutes ces régulations, pourtant patiemment construites par les Etats (démocratiques), le plus souvent au service des populations.

 

A ce stade, rappelons que le Droit est un rempart contre l’arbitraire et la loi du plus fort. Il permet ainsi la cohérence d’un système social, sa vie en tant que tel, et il protège populations et individus. Le Droit est une construction patiente et certes imparfaite, mais c’est le patrimoine génétique de la Démocratie.

La dérégulation, par définition, cherche à faire reculer ce Droit. Alléger un droit compliqué, et l’actualiser, c’est une chose saine. Mais c’est un autre mythe à faire tomber : car il ne s’agit pas de cela maintenant. Il s’agit de faire place nette pour les pratiques industrielles et financières des multinationales. Pas de nos PME les plus dynamiques : bien au contraire, elles se font déplumer très vite à ce jeu de dupes, même si, nous l’avons vu, il est de bon ton de faire l’erreur de prendre l’Etat et la loi comme ennemis alors que c’est faux. Les légendaires lourdeurs du droit français et de l’administration, parfois avérées, ne sont, le plus souvent, rien qu’un prétexte à une dérégulation visant à se débarrasser du Droit. C’est aussi un fait très concret. Un lobbying très puissant et très actif travaille dans ce sens tous les jours, au contact étroit avec le sommet de nos institutions. Les multinationales ont les reins assez solides financièrement, et pour causes, pour pouvoir investir dans des armées de personnes payées à plein temps dans ce but. Nous sommes en train d’égratigner sérieusement le mythe du jeu économique «non faussé» et de la «main invisible» : cette véritable main est visible mais discrète, légale et très présente, et les magistrats qui cherchent à lutter contre la corruption ne vivent pas une sinécure à essayer d’enrayer ce dérapage, parce qu’il n’est pas facile à cadrer ni à réguler.

 

Puissant mythe économique que celui de «la concurrence libre et non faussée». Mais un système a besoin de règles pour s’organiser. Par quelles règles le Droit en recul est-il progressivement remplacé ? Le double jeu des grands groupes est d’une grande subtilité :

 

  • D’un côté, ils cherchent à éliminer toute contrainte légale et institutionnelle à leur déploiement. Faire place nette. Etant plus fort que les autres acteurs économiques (et souvent financièrement plus lourds que les Etats), la concurrence est déjà faussée : ce sont eux qui dictent les règles du jeu, inspirées par leurs stratégies, selon ce qui les arrange. La loi du plus fort. Et l’on voit reculer le Droit, issu des urnes, pendant qu’au même moment, fleurissent des normes. C’est subtil mais important :
  • Par exemple, l’AFNOR édite des normes dans la bâtiment qui sont, pour 75 % d’entre elles, la synthèse de la position des plus gros industriels du secteur. Et ces normes s’imposent ensuite à toutes les constructions, alors qu’elles ne sont pas inspirées par le bien commun, loin s’en faut, mais par des intérêts privés, financiers. Dans le secteur agro-industriel, seule une minuscule liste de semences, constituée aux 3/4 d’hybrides malades, stériles et brevetés par des grands groupes (essentiellement 5 grands semenciers dans le monde), ont le droit d’être vendues et cultivées. Cette règle touche à la souveraineté alimentaire française et européenne, mais elle n’est pas issue des urnes et personne n’en a parlé aux premiers intéressés : nous. Les centaines de milliers d’espèces de semences robustes, nourrissantes, saines, cultivées et patiemment sélectionnées par nos grands-parents, celles qui ont assuré la survie de l’espèce humaine depuis des millénaires, sont interdites... police à l’appui. Vous n’avez même pas le droit d’en donner gratuitement ! Incroyable ? Mais vrai. Joli tour de passe-passe économique. Mais si l’on compte les millions de personnes touchées par la famine et la spéculation dans l’approvisionnement des denrées (comme la crise mondiale du riz au printemps 2008) et les suicides face à des récoltes de mauvaise qualité et stériles (comme en Inde), et si l’on y ajoute que les pays se voient imposer des règles sur des choses aussi cruciales que l’alimentation, l’habitat et l’énergie, alors la démocratie n’a plus qu’à compter ses jours ou à réagir vite.

 

Exactement au moment où les grands groupes réclament un jeu économique «libre et non faussé», ils entravent les décisions que pourraient prendre les principaux intéressés (nous et nos institutions), et faussent les règles du jeu au niveau mondial.

 

Prenons un exemple très concret et qui échauffe facilement les esprits en France : les subventions agricoles.

 

  1. Etape 1 : on subventionne la production européenne. Du coup, les prix de vente baissent énormément.
  2. Les pays en voie de développement ne peuvent pas faire face à cette concurrence : un poulet industriel produit en France et parcourant des milliers de kilomètres arrive sur les marchés africains moins cher qu’un poulet local !
  3. La production locale s’effondre et disparaît. Le pays devient dépendant pour son alimentation. L’économie locale s’effondre également, puisque les échanges locaux ne se font plus et que les revenus s’envolent vers d’autres cieux (oh non, ils ne reviennent pas non plus dans nos poches de citoyens européens). Le pays local est désormais la proie idéale pour les spéculations du marché. Les cours peuvent maintenant varier à loisir. Pour une soi-disant «concurrence libre et non faussée», on repassera... Et dire que bien des citoyens européens ou nord-américains, après avoir financé, sans le vouloir, avec leurs propres impôts, cette destruction meurtrière dans des pays «en voie de développement», donnent encore généreusement de leurs deniers à des associations humanitaires pour mettre un pansement sur cette même catastrophe...
  4. En France, on croit que le poulet est vendu moins cher qu’avant. Mais c’est un autre mythe ! En fait, le poulet a déjà été payé, avec les impôts du contribuable, qui ont été reversés en subventions. Le consommateur paie son poulet 2 fois. C’est un fait.
  5. Mais quelle agriculture est largement subventionnée ? Bizarrement, l’agriculture industrielle : celle qui est devenue incapable d’obtenir un rendement décent sans apports artificiels. C’est un secteur doublement sous perfusion. Les sols, abîmés par des pratiques détruisant la microbiologie qui avait assuré la survie de notre espèce depuis toujours, ne permettent plus, sur des surfaces considérables, de faire pousser des plantes de façon saine et autonome (et il faut plusieurs années pour relancer la machine si on le veut vraiment). Première perfusion : des intrants chimiques (et des semences à racheter tous les ans). L’industrie agro-chimique et pétrolière se frotte les mains : les sommes en jeu sont colossales. Joli tour de passe-passe encore : ce que la nature fait normalement très bien toute seule grâce à la microbiologie des sols, mais qui est autonome et gratuit, est remplacé par des produits chers et dont on est dépendant : quelle belle leçon d’économie ! Les agriculteurs ne pourraient pas suivre, sans des subventions pour payer ces intrants, ces semences confisquées et les matériels surdimensionnés correspondant à cette agriculture artificielle. Les subventions sont donc la 2e perfusion. Oui, certains agriculteurs tirent très bien leur épingle du jeu et deviennent très, très riches, même sans compter la spéculation foncière. Mais la majorité, en nombre, est acculée, par les semenciers et les vendeurs de chimie qui les ont privé de leur autonomie, par les vendeurs de matériel et d’énergie, par les banques qui les ont encouragés à s’endetter au point de ne plus leur laisser le choix de passer à d’autres modes de production sans une certaine témérité. Acculés aussi par les problèmes de santé qui les rattrapent, puisque les produits déclenchent chez eux beaucoup plus de cancers que sur la plupart des autres pans de la population. Et, enfin, ils sont touchés par la déconsidération de leur activité dans le grand public, ce grand public qui prend conscience peu à peu de l’ampleur des dégâts. Certes, il est très confortable de ne pas se poser de questions, mais beaucoup d’agriculteurs jettent l’éponge, beaucoup même se suicident. Pas besoin d’aller jusqu’en Inde pour voir cela, par centaines de milliers. C’est ici aussi.
  6. Mais où sont donc parties les subventions, si elles n’ont pas enrichi les agriculteurs ? Chez les semenciers et la pétrochimie, essentiellement.
  7. Pour résumer, la prétendue «concurrence libre et non faussée» fait que les consommateurs paient des produits alimentaires mauvais pour leur santé avec leurs impôts, puis les repaient dans des grandes surfaces, tandis que leur impôt, plutôt que d’alimenter l’Etat ou les agriculteurs, ont simplement alimenté les intérêts privés des industries agro-chimiques. Bien joué. Car, pour l’opinion, les méchants sont l’Etat et les agriculteurs. Alors que ce sont les victimes, tout comme les consommateurs.

 

Il est donc temps de passer au clou du grand spectacle de l’économie d’aujourd’hui. Voici une information factuelle, concrète, mais pas facile du tout à entendre : les impôts que nous offrons à l’Etat, en échange de bien des services, ne sont rien, presque rien, comparé à un impôt que nous payons à l’acteur le plus influent et le plus puissant de tout le système économique mondial, plus puissant que les états les plus puissants : les banques privées. Eh oui, si vous voulez manifester contre l’impôt, l’impôt le plus féodal, le plus élevé et le plus injuste qui soit, alors allez manifester devant les sièges de nos banques privées.

Aujourd’hui, en moyenne, on peut estimer qu’environ 46% du prix de tout ce que nous achetons est constitué par les taux d’intérêts bancaires cumulés. Folle information, n’est-ce pas ? Et je vous parle du prix hors taxe, donc inutile de tirer sur l’Etat et la TVA, cela n’a rien à voir. Même si les chiffres des estimations peuvent varier, l’idée reste. Mais le mieux est de prendre un exemple qui parle de lui-même, et qui va d’ailleurs bien au-delà des 46 % :

 

  • Imaginez que vous, ou l’un de vos proches, achetez une maison. Pour les raisons évoquées plus haut, d’habitude, les multinationales imposent massivement leurs produits au passage, ce qui augmente beaucoup les prix, et la part des revenus d’une famille dans l’achat de sa maison n’a donc cessé d’augmenter depuis quelques décennies : cette part a largement été multipliée par 2 en 50 ans, rien que ça !
  • Vous empruntez donc sur une longue durée : 30 ans. Imaginons que le taux d’intérêt est de 5%, ce qui arrive de temps en temps, admettons-le. Si la maison (sans le terrain) vaut 150.000 €, le seul prix des intérêts sera de 140.000 € !
  • Autrement dit, vous avez acheté une maison, mais vous en avez payé 2. Où est passée la 2e ? Dans la poche d’une banque privée. Excellente manière de retirer de la circulation locale une part importante des revenus locaux. La pompe est amorcée. Continuons.
  • Le constructeur de votre maison, lui aussi, pour produire, a besoin d’emprunter lourdement : machines, trésorerie, locaux. Donc lui aussi paie des intérêts cumulés exorbitants. Et comme son entreprise doit vivre, il vous répercute forcément le prix de ces intérêts sur le prix de votre maison. Mais le fabriquant de machines qui fournit le constructeur, lui aussi a besoin de locaux, d’outils et d’autres investissements coûteux, donc lui aussi s’endette et paie des intérêts exorbitants : lui aussi va les répercuter sur le constructeur qui va vous les répercuter. Mais vous, vous ne pouvez plus les répercuter sur personne. Si, sur vos enfants ou vos proches. Parce que vous devez travailler plus pour payer ces intérêts, donc moins de temps et de sérénité à partager avec eux (en management, on appelle cela des «externalités» : faire payer à d’autres, par exemple d’autres populations dans la misère à l’autre bout du monde, ou à l’environnement, ce que l’on ne veut pas prendre en charge soi-même et que l’on ne veut pas voir). Passons sur le prix de l’énergie consommé par un pavillon standard sur 30 ans, de l’ordre de 100.000 € si les prix de l’énergie n’explosent pas entre temps, on peut toujours rêver, c’est en train d’arriver. Au final, on peut estimer grossièrement que 10 à 20 % maximum de l’argent dépensé pour votre maison vont salarier ceux qui ont vraiment construit cette maison. Tout le reste est parti majoritairement à la banque, puis aux marchands d’énergie, puis aux marchands de matériaux (qui en sont très proches).
  • L’idée générale est donc celle-ci, et elle est aussi solide que 1+1 font 2 : environ plus d’un jour sur 2, pendant les 30 ans de remboursement d’emprunt (et souvent plus, car vous empruntez aussi pour votre voiture et achetez une foule d’autres choses), vous allez vous lever le matin non pas pour faire vivre votre famille, mais pour faire du bénévolat au bénéfice exclusif des banques privées. Bravo : vous avez fait marcher la grande machine économique. Pas celle des mythes, non, mais la vraie.

 

On m’a répondu un jour que la banque doit bien se rémunérer ! Se rémunérer ? 100 fois moins, peut-être, et cela ferait encore cher de l’heure de travail pour une simple écriture comptable. Là, il n’a s’agit plus de rémunération, mais d’un racket sauvage qui bat tous les records !

Arrive alors à la rescousse un puissant autre mythe, tenace et faux à en donner le vertige : «Mais enfin, monsieur, il faut bien aussi que la banque rémunère les risques qu’elle prend en vous prêtant cet argent !», et aussi : «Vous êtes bien content qu’elle vous prête !».

 

Eh bien non, la banque ne vous prête rien. Ce n’est pas l’argent des épargnants patiemment amassé et jalousement protégé dans des coffres qu’elle vous prête. Aussi fou que cela puisse paraître, elle crée cet argent au moment de le mettre sur votre compte. Et elle le crée à partir de rien. Juste en échange d’une garantie écrite de remboursement de votre part. Dans la réalité, cet argent n’existe pas. J’ai vu une émission télévisée de décryptage de l’information, un jour, où de jeunes et brillants consultants représentants des banques, paniqués et confus, cherchaient en vain à réfuter ce fait, suite à la diffusion d’un documentaire ahurissant. Mais les faits sont là, et eux aussi sont tenaces. Ce système de création monétaire à partir de rien par des banques privées a vu le jour au XVIIe siècle, a évolué, s’est amplifié, n’a pas eu que des défauts, mais est devenu complètement fou lorsque les Etats, et les banques centrales publiques, ont cédé le contrôle et la régulation de la création monétaire aux banques privées, dans le courant du XXe siècle surtout.

Pour différentes raisons, environ 8 à 15 % de la monnaie est réelle, inscrite sur des billets et pièces. Tout le reste, environ 90 %, est créé par les banques privées. Ce fait est retranscrit noir sur blanc sur des documents émanant de rapports très officiels de sociétés financières appartenant à des banques privées. Pourquoi «privées» ? Parce qu’elles le sont. Les banques centrales sont essentiellement un de leurs relais. A titre d’exemple, la fameuse «Réserve Fédérale Américaine» n’est ni fédérale ni américaine. Elle n’appartient pas aux Etats-Unis. Elle appartient à des banquiers privés. Et ce sont eux qui dictent la loi financière aux Etats-Unis, autrement dit : qui ont une influence énorme sur les décisions du Congrès et de toute autre institution ; et jusque dans le monde entier, tant que le dollar restera la monnaie de réserve principale. En 1971 déjà, un document de la Banque de France explique que la population, et même beaucoup de salariés des banques, ne comprennent pas ce fait, alors qu’il est réel.

 

Le comble est que les Etats, ayant abandonné la création monétaire à des appétits privés qui jouent avec tous les jours, et au lieu de frapper leur propre monnaie dont il ont besoin pour leurs infrastructures et le fonctionnement normal du pays, s’endettent maintenant auprès des banques privées. Et laissez-moi vous dire qu’une partie importante de ce brave impôt que nous payons tous à l’Etat repart immédiatement aux banques privées sous la forme des intérêts, intérêts qui augmentent mécaniquement plus vite que l’on ne pourra jamais les rembourser.

 

Bon, respirons. La bonne nouvelle, c’est que si l’argent est créé à partir de rien à chaque fois que vous empruntez, ce même argent est détruit et retourne dans le néant à chaque fois que vous remboursez. Ah bon ! Mais alors, tout va bien ! Non, tout ne va pas si bien que ça, et si je vous ai proposé de respirer, c’est parce que la suite est sportive, vous allez voir, et j’en ai bien tôt terminé.

 

Car quand vous remboursez, vous devez rendre la somme initiale + les intérêts. Et ces intérêts, cette usure, affolent tout le système. A cause de ces intérêts, nous devons «redonner» aux banques privées plus que tout l’argent actuellement en circulation dans le monde ne le permet (ce qui, au passage, dévalue l’argent déjà en circulation). Comment alors le trouver, s’il n’existe pas ? Si elles ont le droit de créer de la monnaie, nous, nous n’avons pas ce droit ; cela nous est même interdit lourdement, sous peine de prison à perpétuité. Comment alors donner plus d’argent que nous en avons ? 2 méthodes, perdues d’avance :

  1. Travailler plus. Oui, mais cela veut dire déplacer de l’argent de quelqu’un à quelqu’un d’autre, cela n’en crée pas, et au «mieux», cela accroît les inégalités dans la répartition des richesses. Et puis travailler plus veut dire produire plus. Et puis qui va acheter ?
  2. Emprunter. Et oui, nous devons emprunter encore pour couvrir les intérêts d’emprunt. Cela aussi, c’est un fait. Donc cumuler encore plus d’intérêts, et devoir emprunter de plus en plus.

 

Certains diront que ce n’est pas vrai, parce que des pays comme la Chine ou l’Inde ont une vraie croissance. Mais non. C’est juste que l’on est en train d’étendre le système, en allant encore puiser dans quelques poches de ressources pas encore exploitées. Mais dès que ces pays seront «mis à niveau», ils seront dans la même spirale de la dette.

 

Les 2 «tentatives de solutions», travailler plus et emprunter plus, conduisent à un même résultat : pour que ce système-là tourne, nous devons consommer plus. Mais pour consommer plus avec moins d’argent et alors que nos besoins premiers sont déjà gavés, au moins dans certains pays et certaines couches sociales moyennes, il faut nous pousser. Les banques y participent activement en encourageant nos crédits à la consommation (emprunter encore !), parce qu’elles ont besoin que nous leur demandions des crédits : c’est leur gagne-pain, et c’est la course folle dans laquelle elles nous ont tous embarqués avec elles.

 

2 moyens existent pour nous faire consommer des choses dont nous n’avons pas besoin ou que nous ne pouvons presque plus nous payer :

  1. Le marketing. 400.000.000 $ par an juste pour ça. Et ce prix du marketing, soyez en sûrs, est répercuté sur le prix de ce que nous achetons : nos voitures, par exemple, coûteraient énormément moins sans le marketing. 400.000.000 $, c’est 10 fois ce dont nous aurions besoin pour éradiquer la faim dans le monde et les problèmes d’eau potable. Mais non, la priorité est au marketing, car il faut consommer plus, à tout prix. Sinon le système s’effondre, du moins tel qu’il est conçu, et nous avons eu chaud, fin 2008.
  2. Les lois et les normes. Nous ne passerons pas de temps sur ce point maintenant, mais beaucoup d’entre elles visent à forcer certaines consommations (pour notre alimentation, nos logements, notre énergie, nos transports, etc), et, dans le même temps, à empêcher que des alternatives gratuites ou autonomes, locales le plus souvent, n’émergent ou, quand elles existent déjà, ne prennent leur ampleur. Tant pis pour les besoins véritables et concrets des gens, que ces alternatives cherchent pourtant à satisfaire de façons innovantes et intelligentes. Dans le mythe, les normes seraient bonnes pour les populations (même si, en la matière, bizarrement, on ne leur demande jamais leur avis) ; mais l’expérience concrète montre que dans les faits, ces normes nivellent la qualité vers le bas (autorisant massivement, par exemple, des poisons, et interdisant des produits et matériaux naturels ou des procédés performants) et elles réduisent délibérément la marge de manœuvre créative des gens eux-mêmes. Consommez massivement, c’est obligatoire, et, de grâce, consommez ce qui offre le plus de marges financières aux grands industriels.

 

Cet emballement de la dette, à cause des intérêts, a son chapelet de conséquences : surconsommation, surexploitation, marchandisation des bien communs, reculs des choix publics de société, reculs des possibilités individuelles, des marges de manœuvres des PME et des organisations locales, sur-pollution, accélération des déchets, et j’en passe.

 

Mais cette agitation nourrit, pour quelques temps encore, ce que l’on appelle la «croissance», dernier grand mythe de mon exposé d’aujourd’hui. Cette croissance n’existe plus. L’emballement a très largement dépassé la création véritable de richesses. Cette croissance, que, depuis 20 ans, nos politiques prient pour voir pousser, alors que le sol est mort, n’est plus que de l’agitation. Cette agitation se mesure avec un indicateur qui est, fort heureusement, en train d’être très vigoureusement remis en question : le P.I.B. (Produit Intérieur Brut). Pour faire bref, ce PIB mesure, en quelque sorte, l’argent qui change de mains. Il prétendait mesurer la richesse alors qu’il ne mesure que de l’agitation et est aveugle aux richesses fondamentales : ce que les sols produisent tout seuls pour nourrir une population, ou le lien social qui donne sens à la vie des gens, tout cela est gratuit, non brevetable, ne rapporte d’argent à personne, donc est violemment ignoré par le tableau de bord PIB (et pourtant, comme des économistes l’ont montré, le gentil ver de terre, par son train-train quotidien entretenant la santé des sols agricoles, rapporte à un pays comme l’Irlande environ 7 milliards d’€ par an. Mais rien de cela n’apparaît dans le PIB). Par contre, un accident de voiture, une pollution des plages aux nappes de pétrole, cela fait tourner l’économie et est comptabilisé par le PIB. C’est ainsi, les morts du tabac dopent la croissance, tandis que les bien portants n’intéressent personne, économiquement parlant. 

 

Et que se passe-t-il si les banques glissent sur leurs propres peaux de bananes, comme à l’automne 2008 ? Qu’ont-elles fait ? Alors qu’elles ont déjà pompé des intérêts, sur toute la chaîne de valeur économique mondiale, et privé l’économie réelle de son jus (de par leur mode de vie et les paradis fiscaux), elles se sont tournées vers nous pour les renflouer par centaines de milliards. Sans contrepartie. Sans nous demander notre avis ; c’était pourtant notre argent ! Encore de l’argent qui n’ira pas à l’économie réelle, dommage pour nos PME et nos services publics indispensables, comme la santé publique. 100 milliards à elles, mais surtout pas 7 milliards à la sécu ni quelques miettes pour un système de retraite juste ; autrement dit, il ne faut surtout pas que notre argent nous revienne. Par contre, nous allons tous faire encore plus de bénévolat à leur service, au cours de nos vies. Ceux qui rêvaient encore que leurs gouvernants représentaient la population qui les a élus en sont pour leurs frais. Au contraire, ces gouvernants se sont étrangement mués en exécutants des banques privées. Jolie leçon de démocratie...

 

Les banques nous auront donc pompé 2 fois.

Mais c’est une habitude, pour les banques, comme pour les autres multinationales : privatiser les bénéfices, mutualiser les pertes.

L’expérience n’est peut-être pas simple à généraliser, notamment dans la zone euro, mais l’Islande, face à la même situation, a adopté une tout autre stratégie dont nous saurons bien, un jour, nous inspirer : elles ont laissé les banques s’effondrer. Ce n’est qu’ensuite que les fonds publics, l’argent des contribuables islandais, a joué son rôle, mais, du coup, ces banques appartiennent maintenant à ceux auxquels elles n’auraient jamais dû échapper : elles ont été nationalisées. Et, juste après, pour être sûrs que les gouvernants, de droite et de gauche, arrêteraient leurs tours de passe-passe et se souviennent qu’ils ne sont légitimement là que pour représenter la volonté de la population, les Islandais ont fait tomber 2 gouvernements en quelques mois. Dans le calme. Juste pour s’assurer qu’ils vivaient bien dans une démocratie, avec de vrais démocrates au pouvoir. Bon boulot. Mais rien dans les grands médias français...

 

Je précise que j’ai des amis, des connaissances et des clients qui travaillent pour ces banques. C’est le système bancaire qui est en jeu, et quelques décideurs. Certainement pas des salariés des banques qui, eux aussi, cherchent à gagner leur vie. Ils n’ont rien à voir avec ces champions traders ou ces rois du parasitisme financier qui étalent avec une rare arrogance le fruit de leur pillage, faute de pouvoir étaler le fruit de leur production. Respectons les salariés des banques, dont beaucoup prennent conscience de la situation cultivée par entreprise dans laquelle ils travaillent et qui, en plus d’être sous pression, sont rarement à l’aise avec cela, évidemment.

 

Mais voulez-vous une vraie bonne nouvelle ? C’est que ce système a besoin du monde réel-même qu’il s’acharne à épuiser. Il n’est donc pas durable. Lorsque le lierre a fini de pomper l’arbre, l’arbre meurt, et le parasite avec lui. Des voix éminentes, jusque dans les plus hautes institutions, s’élèvent partout dans le monde pour reprendre en mains les règles du jeu. Et les populations qui s’organisent mettent les décideurs sous pression. La pression est d’ailleurs encore montée d’un cran ces dernières semaines, lorsque ces décideurs ont pris conscience, avec effroi, de la rapidité avec laquelle des populations fatiguées d’être pompées peuvent se soulever. Des projets naissent un peu partout sur le globe et montrent à quel point ils sont viables. Ils relocalisent les activités, partout dans le monde, à l’échelle humaine, tout en maintenant une économie qui reste mondiale et interconnectée ; mais ils s’appuient pour cela, entre autres, sur le principe biologique de subsidiarité qui commence même à inspirer de très grandes entreprises (associé à d’autres principes biologiques très puissants comme la symbiose et la coopération). Ces nouveaux projets économiques sont dits «en circuits courts» : ils court-circuitent les pompeurs. Plus le lien est direct entre le producteur et le consommateur, plus chacun devient partie prenante, et plus les banques et les fonds de pensions, la grande distribution, les industries de l’agro-chimie, celles du pétrole et du transport deviennent enfin secondaires, et parfois inutiles. Souvent guidées à la fois par la nécessité et par des valeurs élevées, ces innovations économiques replantent ainsi les bases de l’autonomie. Elles optimisent aussi les richesses : en écartant les pompeurs, elles permettent mathématiquement à plus de gens de travailler ou de vivre, sans besoin de ressources supplémentaires, bien au contraire ; et toutes les ressources qui étaient écartées par l’aveuglement du PIB sont à nouveau disponibles pour alimenter l’économie. Enfin, ces innovations encouragent aussi l’entreprenariat et limitent autant que possible les fuites de capitaux et le gaspillage. Un monde sans parasitisme, cela n’existe pas. Mais que le parasitisme soit progressivement remis à sa place, et ne joue plus que sa fonction biologique habituelle, très limitée, voilà une perspective économique qui devient accessible. Il est grand temps.

 

Luc Rambaldi, 11 mars 2011.

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